Une écriture pour un territoire

L’ouvrage d’Alexandre Lenot Écorces Vives a paru en octobre 2018 aux éditions Actes Sud. Indexé dans la collection Actes noirs, ce premier roman fraye dans la zone des polars. L’intrigue est plantée en plein cœur du Massif central et noue les trajectoires de cinq personnages qui cherchent à se relever de différentes blessures. L’environnement sauvage de ce territoire y joue un rôle de personnage à part entière qui recueille, discrètement, l’expression des passions humaines.

La manière dont Alexandre Lenot aborde l’écriture s’est nourrie de son intérêt pour l’écologie politique et de ses propres questionnements sur les interactions entre les êtres humains et les autres espèces vivantes. L’auteur est animé par un « désir de parler de la révolution contemporaine de nos rapports avec le monde animal et végétal ». La fiction nait à l’endroit où l’engagement théorique et éthique rejoint l’expérience directe, affective, des milieux naturels.

De Saveur Bitume à Écorces vives : une trajectoire décentrée

Né en 1976, diplômé de Sciences Po et impliqué dans différents médias (ARTE, Radio France…) pendant une première partie de sa carrière, il est aussi scénariste, auteur de différentes œuvres télévisuelles, radiophoniques et numériques, et également co-auteur en 2019 du documentaire Saveur Bitume (co-production ARTE France et Bridges) qui retrace l’histoire du rap français politique. Sa carrière se compose en allers et retours entre des espaces limites : là où l’urbanité disparaît tout à fait pour laisser place à la nature farouche, ou bien encore là où elle est portée à son comble, contamine les arts et les modes de vie.

En 2020, Alexandre Lenot est titulaire de la bourse et de la résidence du programme du Conseil général de la Seine-Saint-Denis, Écrivains en Seine-Saint-Denis, qui promeut l’accès à la littérature été la création littéraire dans le département. Il est parrainé par l’association Halage, à L’Île-Saint-Denis, qui mène des chantiers d’insertion professionnelle par l’horticulture et la réintroduction de la nature en ville. Pendant la durée de sa résidence, l’auteur va mettre en place un programme d’activités en lien avec des acteurs locaux, et qui bénéficie du soutien financier du Fonds de dotation Interconstruction. Il a accepté, à cette occasion, de nous parler de son travail d’écriture et de ses réflexions en cours.

  • Alexandre Lenot, votre implication dans la littérature semble être motivée notamment par l’envie de partager un regard sur la société, en plus de celle de raconter des histoires.

En effet, l’art qui m’importe est un art du contrordre, en tout cas qui s’interroge sur l’état de l’ordre sociétal. Je pourrais dire que globalement, le monde m’est une souffrance. Je ne crois pas qu’on se lance dans une expression artistique si ce sentiment n’est pas un peu présent. Faire abstraction du contexte social d’une histoire pour se concentrer sur des affects qui seraient de l’ordre de l’intime, si l’intime n’a aucune résonance sociale, ça veut dire que l’état des choses nous convient. En ce qui me concerne, je ne peux pas l’imaginer car je perçois trop de choses qui mériteraient d’être améliorées. Je n’ai pas spécialement d’aptitude à la construction de solutions, c’est aussi toute l’ambiguïté de mes aspirations. C’est pour cette raison qu’en matière de littérature j’ai peu de goût pour l’autofiction, à l’exception de quelques génies.

  • Vous êtes aussi attaché, dans votre écriture, à travailler sur la notion de décentrage. De quelle manière a-t-elle émergé dans votre travail ?

Après être sorti de mes études de communication à Sciences Po, j’ai commencé une maîtrise de civilisation américaine à laquelle je n’ai pas été très assidu. Aujourd’hui, la sociologie, la science politique ou la philosophie m’intéressent, mais à l’époque je n’y comprenais rien. J’ai découvert que la philo m’intéressait il y a seulement 5 ou 10 ans. Et concernant cette question de la place de l’auteur ou du narrateur dans le récit, j’ai des souvenirs des cours de méthodologie des sciences sociales. Ils ne m’intéressaient pas énormément à l’époque, mais des mots comme méthode d’observation participante [étudier un groupe humain en partageant son mode de vie] se sont imprimés dans ma mémoire. Effectivement, les artistes ne sont pas les seuls à se poser ces questions de point de vue. Et pour moi, la littérature consiste à rendre sensible une histoire qui nous est étrangère, c’est donc une expérience du décentrage en termes de géographie, d’âge, de milieu…

  • Le projet de votre résidence en Seine-Saint-Denis a l’air d’obéir à cette logique de décentrage. Comment développez-vous ce programme d’interventions ?

Pendant toute cette dernière année, depuis la sortie de mon livre, j’ai fait beaucoup de rencontres et notamment avec des scolaires, et je suis encore intervenu récemment dans une classe de CM2. Le dialogue avec les enfants, au cours de ces interventions, est quelque chose qui me vient assez naturellement et en particulier à cet âge-là, je sens qu’on a des choses à se dire. C’est la période qui précède l’adolescence, où les enfants ont déjà un bagage important mais pas encore de freins à leur imagination, et où ils trouvent encore de l’intérêt à discuter avec des adultes.

Ce sera aussi le tronc principal de la résidence à L’Île-Saint-Denis : à partir de janvier, je ferai des ateliers d’écriture trois fois par mois avec un groupe de 15 élèves de CM1-CM2 de l’école primaire Paul Langevin. Cela représente 18 jours de présence au total, et j’ai bon espoir qu’on arrive à quelque chose de vraiment solide. Les restitutions des textes auront lieu à la Fête des Lumières de L’Île-Saint-Denis et à la fête de l’école. Nous réfléchissons beaucoup en ce moment à ce que nous pourrions en faire d’autre, pour qu’ils puissent trouver une forme de pérennité. Le reste du programme de ma résidence continue d’évoluer en rencontrant les acteurs, grâce à l’accompagnement de l’association Halage qui est implantée depuis longtemps sur ce territoire.

  • Comment envisagez-vous le travail qui doit être mené pour faciliter l’accès à la littérature ?

La question de l’accessibilité me traverse souvent. On entend souvent les gens dire que pour rendre la culture accessible, il faut se mettre au niveau des gens, comme si c’était le nivellement était une solution miracle. Je pense plutôt qu’il faut les emmener au-delà de leurs attentes immédiates. Je peux faire par ailleurs des choses accessibles, mais en littérature mon expression sincère ne l’est pas nécessairement. Par ailleurs, certaines littératures « pas faciles » ne me plaisent pas et des littératures réputées plus « faciles » me plaisent, pour moi le curseur n’est pas là. La question que je me pose avant tout est celle de la sincérité. J’ai l’impression que la forme qui me va le mieux n’a forcément pas de caractère de facilité parce qu’elle comporte beaucoup d’emprunts à la poésie, de répétitions, de jeux sur la forme.

L’éditeur Frédéric Martin m’a dit une fois : « C’est en choisissant la langue que vous utilisez que vous définissez sur quel terrain vous jouez ». En réalité, un écrivain n’est presque pas libre de ce choix, il écrit comme il écrit. Qu’il écrive pour le grand public ou bien pour un lectorat plus confidentiel, on peut dire, en quelque sorte, que tel est son destin. Je m’accroche beaucoup à cette idée, car je pense qu’on est en partie déterminés sur ces questions-là. Je ne suis pas totalement libre de mon expression ni de la manière dont j’envisage le monde. Admettre que nous ne sommes pas complètement libres dans la manière dont nous nous racontons l’histoire de ce qui nous entoure, qu’un certain nombre de réflexes nous échappent, c’est une façon de faire la paix avec ces questionnements.

  • Comment s’est déroulée votre rencontre avec l’association Halage ?

Je commençais à tourner en boucle sur les sujets comme le retour de la nature en ville ou le rapport au monde vivant au moment où j’ai vraiment découvert les activités de Halage. À la suite des nombreuses discussions que nous avons eues avec Stéphane Berdoulet, le co-directeur de l’association, j’ai réalisé qu’il y avait un très grand nombre d’enchevêtrements, de racines qui se croisaient entre ce qu’il fait au quotidien et ce qui me travaille non seulement dans mon activité artistique, mais dans ma perception du monde. Maintenant, je n’arrête pas de dire que si j’avais su tout ça à vingt ans, j’aurais été botaniste. Si j’avais su que faire ce métier ce n’était pas seulement vendre des fleurs à des particuliers ou étudier au Musée de l’Homme, mais que ça concernait l’organisation de notre monde, j’y serais allé tout de suite.